Le souffle au cœur de la pratique du yoga

Au début d’un cours de yoga, il suffit parfois de quelques mouvements pour entendre cette consigne : « laissez le mouvement suivre la respiration ».

Elle paraît simple.

Et pourtant, elle dit déjà beaucoup de la manière dont nous pratiquons.

Respirer, bien sûr, nous le faisons sans y penser. Mais sur le tapis, quelque chose change progressivement : nous commençons à écouter le souffle, à suivre son rythme, à observer sa qualité. Le mouvement n’est plus effectué indépendamment de lui. Peu à peu, respiration, mouvement et attention commencent à avancer ensemble.

Dans la transmission issue de T. Krishnamacharya et de T.K.V. Desikachar, cette relation occupe une place essentielle.

Le mouvement s’accorde au souffle

Dans la pratique, nous pouvons lever un bras simplement parce que la posture le demande.

Nous pouvons aussi lever ce bras en laissant l’inspiration accompagner le geste, sentir le mouvement se développer pendant toute la durée du souffle, puis revenir avec l’expiration.

Extérieurement, la différence est presque invisible.

Intérieurement, la pratique n’est déjà plus tout à fait la même.

Le souffle donne un rythme au mouvement. Il évite de passer trop rapidement d’une forme à une autre et nous oblige, d’une certaine manière, à être présents à ce que nous sommes en train de faire.

C’est une caractéristique importante de l’enseignement transmis par Krishnamacharya : les postures ne sont pas seulement des formes que l’on prend avec le corps. Elles peuvent être préparées, répétées, approchées progressivement, avec un mouvement conduit par la respiration.

Ce travail est parfois très simple.

Inspirer et ouvrir les bras.

Expirer et revenir.

Inspirer en redressant progressivement la colonne.

Expirer en entrant dans une flexion.

Mais cette simplicité demande déjà de l’attention.

Car pour réellement laisser le mouvement suivre le souffle, il faut cesser pendant quelques instants d’anticiper le mouvement suivant.

Il faut être là.

La respiration nous renseigne aussi sur notre manière de pratiquer

Le souffle n’est pas seulement là pour rythmer la posture.

Il peut aussi devenir un formidable moyen d’observation.

Que se passe-t-il lorsque l’effort augmente ?

Est-ce que je continue à respirer librement ?

Est-ce que mon souffle devient brusquement court ou irrégulier ?

Est-ce que je retiens ma respiration pour essayer d’aller un peu plus loin ?

Ces informations sont précieuses.

Elles ne signifient pas nécessairement qu’il faut sortir immédiatement d’une posture. Mais elles nous invitent à observer la manière dont nous y sommes.

C’est ici que le souffle rejoint ce que j’appelle souvent, dans les cours, « l’intelligence de l’ajustement » (Boris Tatsky).

Il ne s’agit pas de reproduire coûte que coûte une forme idéale, mais d’écouter ce qui se passe et d’adapter.

Peut-être faut-il réduire légèrement l’amplitude.

Modifier un appui.

Rester moins longtemps.

Ou simplement cesser de vouloir aller plus loin.

Dans cette approche, le souffle devient l’un des éléments qui permettent de trouver le juste effort.

Entre sthira et sukha

Patañjali donne de l’āsana une définition remarquablement concise :

sthira sukham āsanam — Yoga Sūtra II.46.

La posture associe sthira, la stabilité, et sukha, l’aisance.

Ces deux qualités ne s’opposent pas.

Une posture sans stabilité risque de manquer de structure. Une posture dans laquelle tout l’effort consiste à tenir, résister ou lutter perd quelque chose de cette qualité d’aisance.

La respiration peut nous aider à explorer cet équilibre.

Nous pouvons être engagés dans une posture tout en laissant circuler le souffle.

Être stables sans nous figer.

Faire un effort sans transformer toute la pratique en effort.

Et cela change notre rapport à la posture : au lieu de nous demander uniquement « jusqu’où puis-je aller ? », nous pouvons commencer à nous demander « comment suis-je ici ? ».

Cette seconde question est souvent beaucoup plus intéressante.

Respirer n’est pas encore pratiquer le prānāyāma

Il est utile de faire ici une distinction.

Prendre conscience de sa respiration pendant les postures et pratiquer le prāṇāyāma ne sont pas exactement la même chose.

Dans les Yoga Sūtra, Patañjali aborde le prāṇāyāma après l’āsana. Au sūtra II.49, il évoque une régulation consciente des mouvements de l’inspiration et de l’expiration.

Dans le commentaire proposé par le Krishnamacharya Yoga Mandiram, la pratique des āsana permet justement de commencer à comprendre comment notre respiration se comporte. Cette connaissance du souffle devient ensuite une base pour aborder le prāṇāyāma.

C’est une progression importante.

Avant de chercher à contrôler, allonger, suspendre ou modifier volontairement la respiration, nous pouvons commencer par apprendre à l’observer.

Comment est-elle aujourd’hui ?

Où se place-t-elle facilement ?

Quelle est sa durée naturelle ?

Que devient-elle lorsque le corps bouge ?

Nous revenons alors à un principe essentiel de cette transmission : la pratique doit partir de la personne telle qu’elle est aujourd’hui.

La respiration aussi a son histoire, ses habitudes et ses possibilités du moment.

Elle ne demande pas forcément à être corrigée immédiatement.

Elle demande d’abord à être écoutée.

Quand le souffle rassemble l’attention

Dans le texte que j’ai proposé aux élèves pour cette nouvelle saison, il y avait cette phrase :

« Le mouvement s’accorde au souffle. La respiration devient plus consciente. L’attention s’affine et se stabilise. »

Ces trois étapes sont intimement liées.

Lorsque nous essayons de suivre précisément une inspiration pendant un mouvement, notre attention a déjà trouvé un point où se poser.

Pendant quelques secondes, nous sommes moins disponibles pour penser à ce qui s’est passé avant le cours ou à ce que nous ferons ensuite.

Nous suivons quelque chose de très concret : un souffle qui commence, se développe et se termine.

Puis un autre.

Il n’est pas nécessaire de chercher immédiatement un état particulier.

Cette attention se construit elle aussi par la répétition.

Patañjali le rappelle dès le premier chapitre des Yoga Sūtra : la pratique devient véritablement établie lorsqu’elle est poursuivie longtemps, avec continuité et engagement — Yoga Sūtra I.14.

La respiration peut être l’un des fils qui nous permettent de revenir, séance après séance.

Un même mouvement, une pratique différente

C’est peut-être là l’une des choses les plus intéressantes à découvrir en yoga.

Nous pouvons refaire une posture des dizaines de fois sans qu’elle soit exactement la même.

Le corps change.

Le souffle change.

Notre disponibilité change.

Un jour, le mouvement sera ample et évident. Un autre jour, nous aurons besoin de réduire, de ralentir ou de recommencer.

La respiration nous aide à percevoir ces différences.

Elle nous éloigne progressivement de l’idée qu’une « bonne » pratique serait celle dans laquelle nous réussissons toutes les postures.

La pratique devient davantage une recherche.

Observer.

Essayer.

Sentir.

Ajuster.

Et parfois accepter que ce qui était possible hier ne le soit pas aujourd’hui.

C’est aussi une forme d’humilité.

Revenir au souffle

Lorsque l’attention se disperse pendant un cours, nous pouvons revenir au souffle.

Lorsque nous ne savons plus très bien jusqu’où aller dans une posture, nous pouvons écouter ce qu’il devient.

Lorsque le mouvement s’accélère inutilement, nous pouvons retrouver son rythme.

Le souffle ne fait pas tout et il n’est pas une recette.

Mais il peut devenir un repère extrêmement précieux.

C’est peut-être pour cela qu’au fil de la pratique, une consigne aussi simple que « laissez le mouvement suivre la respiration » prend de plus en plus de sens.

Au début, nous essayons de coordonner deux choses : un geste et un souffle.

Puis, peu à peu, nous découvrons qu’ils peuvent appartenir au même mouvement.

Et c’est alors que la posture commence à devenir autre chose qu’une forme à réaliser.

Elle devient un lieu où observer, sentir et être présent.